La menace ultranationaliste (Par Adama Gaye)

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La menace ultranationaliste

Le pouvoir rend fou et violent.
Il y a moins de deux ans, sur la tribune d’un stade en Russie, deux hommes devisaient paisiblement en suivant un match de football opposant leurs pays: le Russe Vladimir Poutine, hôte de la coupe du monde, et le Saoudien Mohamed Bin Salman, prince héritier et dirigeant de facto de la riche monarchie du Golfe.

Leurs éclats de rire signalaient au reste du monde que le football politique était plus important que celui physique sur le terrain qu’ils prenaient guère attention à suivre. L’image qu’ils voulaient envoyer au reste du monde était celle d’une forte alliance stratégique, comme pour agiter la jalousie de ceux, les dirigeants américains en tête, qui les voyaient si heureux d’être ensemble.
Le match se termina par une victoire 3-0 des Russes mais c’est la co-victoire diplomatique qui comptait aux yeux des deux dirigeants.
Le monde entier découvrait que Russes et Saoudiens n’étaient pas seulement unis par leur co-gérance de l’industrie pétrolière mondiale dont ils assuraient le niveau des prix à travers l’imposition d’une réduction de la production au sein du cartel de l’organisation des pays exportateurs de pétrole (opep) en intelligence avec des pays non membres de cette instance, en particulier la Russie.
Que s’est-il passé cette semaine pour que soudain les allies d’il y a deux ans, célébrant leur union depuis des gradins sportifs, se jettent soudain au cou de l’un et l’autre dans une guerre économique dont le monde n’a pas fini de mesurer les conséquences ni d’en payer les prix?
Observons d’abord que Russie autant que l’Arabie Saoudite, mais aussi la Turquie, l’Inde, la Chine, les Usa, le Brésil sont entre les mains de nationalistes réactionnaires et leurs actions sont moins portées par une rationalité stratégique que par des instincts impulsifs sans crainte des effets qu’elles induisent sur un équilibre planétaire chahuté.
En refusant de se plier à la réduction de la production du pétrole sous le leadership de l’OPEP, c’est-à-dire celui de l’Arabie saoudite, Moscou a voulu sanctionner le pétrole de schiste américain, plus cher d’extraction, et casser l’indépendance énergétique qu’elle offre à Washington.
En décidant d’augmenter sa production jusqu’à 11 millions de barils de pétrole par jour, Ryad, sous la conduite de son impétueux prince héritier, tente d’inonder le marché pétrolier (créer un glut !), pour faire encore plus baisser les cours et revenus pétroliers jusqu’à moins de 30 dollars le baril dès le mois prochain. Son objectif est de punir la Russie. Comme elle l’avait fait en 1986 de conserve avec son allié américain.
Dans ce processus, ce jeu à la roulette russe, au milieu d’une économie mondiale négativement impactée par l’épidémie du coronavirus, et la baisse de l’activité économique mondiale, les deux pays, par excès de fierté, ne semblent pas mesurer la gravité des balles qu’ils se tirent sur les pieds.
L’un et l’autre ont besoin d’un baril de pétrole autour de 70 dollars minimum pour boucler leurs budgets nationaux. En raison des revendications internes de populations peu amusées par ces gueguerres sur fond d’égos surdimensionnés, plus soucieuses de sentir un ruissellement des richesses d’hydrocarbures sur leur vécu quotidien, il y a le risque de voir un décalage entre les leaderships nationaux incarnés par ces ultra-nationalistes et les réalités sociales de leurs pays.
On a déjà vu les conséquences de ce nationalisme. La Russie est en Crimée et sa politique étrangère est de plus en plus placée sous l’orbite d’une logique de guerre: de la Syrie à la Libye, en plus de la guerre économique contre Washington, son zèle guerrier n’est plus à démontrer.
L’Arabie Saoudite est plus encore lancée dans une dynamique erratique au point d’aller à contre-courant parfois de ses intérêts nationaux. Son Plan 2030 visant à réduire sa dépendance des énergies fossiles et à accroître son mix énergétique avec plus de solaire, plus du tourisme et de la technologie, est devenu précaire. Le listing de 5 pour cent de sa société nationale d’hydrocarbures Aramco pour financer ses grandes infrastructures est malmené par les yoyos survenus sur la ligne Riyadh-Moscou. Nul n’oublie le meurtre de Kashoggi au consulat Saoudien à Istanbul ou encore la triple alliance qu’elle a formée avec les Émirats et l’Egypte, non seulement pour s’imposer au Yémen, contenir le Qatar et surtout endiguer l’Iran.
Russie et Arabie ont prouvé ces derniers jours que le monde est sous la menace des poussées nationalistes comme il le fut au siècle dernier.
Toutes sont nourries par des ambitions individuelles de pouvoir démesurées.
L’Amerique d’abord de Trump, la Renaissance Chinoise, le Sultan Erdogan, rêvant d’un nouvel empire Ottoman, l’Hindouisme violent et sectaire de Modi, les extravagances de Bolsonero sont autant d’autres indicateurs d’un leadership erratique qui a fini de placer notre planète au bord du précipice.

Dans ces conditions, qui ose douter que le leitmotiv de Joe Biden, le probable candidat démocrate face à Trump en novembre prochain, lui opposant un “rendre plus morale l’Amerique”, et non plus forte comme le veut le velléitaire locataire de la Maison Blanche, apporte de la fraîcheur à un monde pollué ?

Le changement de leaders et direction s’impose pour éviter que le monde ne réveille les démons de la conflictualité. Ils sont aux aguets portés par de puissants vecteurs humains. À côté, le coronavirus est banal…

Adama Gaye, Le Caire, 12 mars 2020.

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